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Londres, 27 octobre 1861

Charles de Flahaut à Lavalette

 

Mon cher Félix,
Savez-vous quelque chose de M.Edgar Quinet, auteur des articles sur la campagne de 1815 qui ont paru dans la Revue des Deux Mondes ? Tout à fait entre nous et pour vous seul, il me fait l'effet d'un cuistre qui écrit sur un sujet dont il n'a pas la première idée, qui a été mal renseigné, qui veut établir la mémoire de Ney et pour cela faire, porte contre l'Empereur les accusations les plus absurdes.
Ainsi il dit qu'il était 2 ou 3 heures quand Grouchy put se mettre en marche, et en même temps il dit que les premières colonnes de Napoléon parurent aux Quatre-Bras à 2 heures. Ainsi il fallait qu'il eût quitté Fleurus depuis longtemps, après avoir pris congé de Grouchy, car il y a une bonne distance d'un endroit à l'autre.
Il dit aussi que le Maréchal Ney m'avait envoyé à l'Empereur pour avoir des rensegnemens sur ce qui s'était passé à Fleurus. Si c'est le duc d'Elchingen qui lui a donné ses informations, cela prouve qu'il était aussi ignorant que celui à qui il les donnait ! J'ai assisté près de Ney à toute l'affaire des Quatre-Bras. On ne saurait montrer plus de courage, je dirais même plus de mépris de la mort. Mais là finira mon éloge ; car l'affaire s'est bornée à des attaques décousues, et l'absences de toutes dispositions. Enfin, après avoir soupé avec le maréchal, je suis parti vers 1 heure du main, non pas chargé d'une mission par lui, mais pour rejoindre l'Empereur à Fleurus, où j'arrivai avant déjeuner, et où je lui rendis compte de ce qui s'était passé la veille. Peu après déjeuner nous montâmes à cheval pour parcourir le champs de bataille, après quoi nous nous rendîmes à la grande route qui mène de Namur aux Quatre-Bras, et là l'Empereur donna ses dernières instructions à Grouchy " Allons Grouchy, poursuivez les Prussiens, l'épée dans les reins ; mais communiquez toujours avec moi par votre gauche ". Or n'était-ce pas lui dire que cette communication était un point essentiel de ses instructions ?

Que M. Quinet, qui paraît avoir eu beaucoup de rapports avec le duc d'Elchingen, ait fait tous ses efforts pour rétablir les faits d'une manière favorable au Maréchal Ney, je le conçois ; et je ne voudrai rien dire contre cette grande victime. Mais pourquoi se montre-t-il aussi injuste, et s'écarte-t-il autant de la vérité, en ce qui concerne l'Empereur ? Ainsi il loue Ney, ou au moins trouve tout simple qu'il n'ait pas voulu attaquer les Anglais avant d'être rassuré sur ce qui se passait du côté des Prussiens. Mais pourquoi alors fait-il un si grand reproche à l'Empereur de n'avoir pas voulu se lancer tête baissée sur les Prussiens, sans savoir ce qui se passait du côté des Anglais ? Si l'un était bien, pourquoi blâmer l'autre ?
Quant à tout ce qu'il lui reproche le lendemain matin du retard dans la poursuite de l'armée de Blücher, il n'y a pas un mot de vrai. Une armée ne peut pas, après une bataille rangée et des marches comme celles que la nôtre avait faites la veille, se mettre en mouvement à l'aube du jour. Le fait est que ce qui est incompréhensible, c'est que les forces de l'Empereur avaient suffi à tout ce qu'il a fait à cette triste époque, et M. Quinet aura beau faire et aura beau compulser tous les papiers qu'aura laissés le Maréchal Grouchy, il ne le lavera jamais de la faute (je ne dis point intentionnelle) de n'avoir pas constamment gardé ses communications avec nous par sa gauche ; et il y a de plus que Gérard et Excelmans l'en ont supplié.
On a beau être républicain et libéral outré ; quand on se mêle d'écrire l'histoire il faut dire la vérité ; c'est le seul irritable devoir de l'historien !
Du reste dans ces descriptions il y a des choses qui font mourir de rire. Ainsi il dit (page 35 du numéro du 1er septembre) que des lanciers français vinrent intrépidement planter en terre les hampes de leurs lances, en guise de jalons sur le front des bataillons ennemis, à peu de distance des baïonnettes ! Voulez-vous quelque chose de plus absurde ? - C'est une imitation burlesque de " Tirez Messieurs les Anglais " de Voltaire !

Et plus loin (page 37) se trouve : " Kellerman, à la tête de ses cuirassiers, charge sur la route qu'enfile une batterie anglaise. Il perce plusieurs lignes et bientôt la route est couverte des cadavres des assaillants. Ce grand effort a été inutile, la charge se rompt. Kellerman dont le cheval a été tué, reste quelque temps à la merci des ennemis. Il leur échappe à pied, en se suspendant aux mors des chevaux de deux de ses cuirassiers. " Vous figurez-vous cette manière adroite de se faciliter la retraite ! De se suspendre à quoi ? Aux crins, aux bottes, à la queue des chevaux ? Non, - aux mors, qui était un moyen inévitable d'arrêter leur course et de les faire se cabrer ! C'est vraiment burlesque, mais il est affligeant de voir la Revue des Deux Mondes admettre dans ses colonnes de pareils articles. Grâce au Ciel, j'espère que, malgré l'esprit de parti, le bon sens public fera justice de pareilles sottises.
Du reste je tiens que l'Empereur ait connaissance de tout ce que je viens de vous dire, et je vous autorise à lui lire ou lui donner cette lettre écrite à la hâte…

* The First Napoleon / Some unpublished documents from the Bowood papers / The Earl of Kerry / p. 315 à 317

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